Quelques principes tirés des origines de l’homme

Par Georges-Émile Durand, étudiant en théologie

La question des origines de l’homme et du cosmos occupe une place significative dans la conscience humaine. Les différentes compréhensions qu’eurent les hommes tout au long de l’histoire ont systématiquement influencé leurs pratiques. La dimension existentielle provient du consensus général selon lequel l’origine livre les principes et les principes déterminent tout le reste. Il n’y a qu’en répondant à la question « D’où viens-je? » que l’on connait où on va et comment on y va. En ce sens, il y a dans l’origine une « eschatologie implicite ».

Le récit de la Création

Ce n’est pas une simple coïncidence si la Parole de Dieu est introduite par la création de la terre et des cieux. Pour Moïse, l’auteur, c’est indiscutable; il faut nécessairement commencer par le commencement. Non seulement cela procède de l’ordre logique et chronologique, mais surtout théologique. Moïse jette les bases sur lesquelles toute la construction biblique sera édifiée. On ne pourrait véritablement saisir toute l’ampleur de son propos sans le mettre en relation avec le récit de la Création. C’est la conclusion inévitable d’une lecture rétrospective des Écritures; de l’événement culminant de l’histoire de la rédemption, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ jusqu’à l’annonce du protévangile (Gn 3:15). L’exercice fait apprécier toute la théologie latente (sensus plenior) des trois premiers chapitres de la Bible.

Genèse 1 et 2

L’un des constats que l’on fait en lisant les chapitres 1 et 2 de la Genèse, c’est qu’il n’y a qu’une seule création, mais deux récits pour la raconter. Le premier chapitre nous présente la création de la terre, des cieux et de toute leur armée (Gn 1:1; 2:1); le second, la création de l’homme, des animaux et de la femme (selon l’ordre du texte). La relation entre ces deux chapitres a été sujette à maintes interprétations. Les unes les mettaient en opposition, les autres les percevaient comme étant en harmonie. Au-delà des débats, nous croyons que l’essentiel est de saisir comment les deux textes s’inscrivent dans la « stratégie compositionnelle » de l’auteur qui sert le développement ultérieur (tant dans la Torah que dans le reste de la révélation). Avant d’arriver à ce point, présentons quelques paradoxes :

Genèse 1

Genèse 2

Dieu est appelé « Élohim »

Dieu est appelé « Yahvé »

Dieu crée par la séparation

Dieu crée par l’union

Cadre temporel (6 jours+1)

Cadre spatial (le jardin d’Éden)

Dieu crée l’homme après les animaux

Les animaux sont mentionnés après l’homme

L’homme est passif

L’homme est actif

L’homme est créé à l’image de Dieu

L’homme est créé à partir du sol

Dieu parle

L’homme parle

Il est évident que l’auteur a délibérément construit les deux passages de façon à exposer des paradoxes. Ces passages permettent ainsi de mettre en lumière deux perspectives d’un même événement, ils sont en ce sens strictement complémentaires. Ils révèlent des caractéristiques de l’agir de Dieu : souveraineté, révélation, ordre, perfection, séparation, union, etc.

Séparation et union

L’un des paradoxes les plus évidents est la création par la séparation (jours 1 à 3) et par l’union (Gn 2). Au premier chapitre, Dieu sépare la lumière des ténèbres (jour 1), les eaux (nuages) des eaux (mers, océans, etc., jour 2) ainsi que la terre sèche des eaux (jour 3). Au second chapitre, Dieu crée l’homme par l’union de la terre et de l’esprit ainsi que la femme pour qu’elle devienne avec l’homme une seule chair. (C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le passage du nom « Élohim » à celui de « Yahvé », le nom d’alliance de Dieu. Qu’est-ce qu’une alliance sinon l’union de deux parties?) Sans se poser en contradiction, les textes révèlent deux aspects de l’action de Dieu dans le salut : avant d’unir, Dieu sépare; avant d’unir au Christ, Dieu nous sépare du monde. Les auteurs bibliques ont systématiquement exploité l’image de la séparation de la lumière des ténèbres (Gn 1) pour dépeindre le rachat des élus par Dieu (1P 2:9; 2Co 4:6, 6:14, etc.) et la création de l’homme par l’insufflation de la vie (1 Co 15:45-49) ainsi que l’image du mariage (Eph 5:22-33 ; 2 Co 11:2) pour exprimer l’œuvre positive de Dieu, l’union.

Il y a plusieurs implications à tirer des procédés séparatistes et unionistes qu’on retrouve à la création :

(1) Premièrement, la création par la séparation des éléments nous enseigne que l’ordre créationnel s’oppose à un principe d’unité absolue qui, inévitablement, aboutit à la confusion. Celle-ci est à l’origine de l’impératif de ne pas confondre le bien et le mal. Notez la partie médiane du passage d’Ésaïe : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien Et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière Et la lumière en ténèbres, Qui changent l’amertume en douceur Et la douceur en amertume. » (Ésaïe 5.20, voir aussi Job 10:22; 17:12; Lc 11:35). Encore une fois, l’origine livre les principes et les principes les préceptes.

(2) Deuxièmement, on peut aussi comprendre pourquoi le monde et les Juifs n’ont pas reçu le Christ : « En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas accueillie. Il y eut un homme envoyé par Dieu, du nom de Jean. Il vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. Il n’était pas la lumière, mais (il vint) pour rendre témoignage à la lumière. C’était la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a pas connue. Elle est venue chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçue… » (Jn 1.4-11, voir aussi Jn 3:19). Le peuple juif a servi d’échantillon pour révéler des aspects de l’humanité (Jn 1; Rm 5:20). Le rejet du Christ par les Juifs révèle donc le rejet de Dieu par l’homme.

(3) Troisièmement, à la lumière de Jésus-Christ, le fondement de l’identité chrétienne, on peut comprendre le détachement du croyant face au monde : le paradoxe d’être séparé du monde (éthiquement) tout en étant dans le monde (localement). Cette séparation a pour origine l’inimitié qui règne entre la lumière et les ténèbres, entre la justice et l’iniquité (Rm 8:7) et entre la descendance de la femme et celle du serpent (Gn 3:15; Ap 12:17).

(4) Quatrièmement, on peut percevoir dans le restant de la révélation que la séparation est un des moyens privilégiés de Dieu pour réaliser son plan : descendance de la femme vs descendance du serpent (Gn 3:15), Caïn vs Abel (Gn 4), Noé vs le monde ancien (Gn 6), l’humanité à Babel (Gn 11), Abraham vs Lot (Gn 13), Isaac vs Ismaël, Jacob vs Ésaü, Joseph vs ses frère, Israël vs les Égyptiens et ultimement, l’Église vs le monde.

(5) Cinquièmement, de même que l’on ne doit pas séparer ce que Dieu a uni (Mt 19.6), on ne doit pas unir ce que Dieu a séparé. Il n’y a pas de place pour une philosophie hégélienne de l’histoire (réconciliatrice des contradictions), ni même pour son rejeton marxiste -le matérialisme dialectique- ou toute autre philosophie prônant un principe d’unité absolue : égalitarisme, œcuménisme, socialisme, communisme, pluralisme, relativisme, etc.

(6) Enfin, on doit tout faire pour maintenir l’unité créée par Dieu. En ce sens, il faut encourager le mariage : la fidélité conjugale (le fait de ne pas aller vers d’autres) et sa composante sexuelle (le fait d’aller vers son époux/se) qui, dans sa pratique, actualise et renforcit l’union nuptiale (1 Co 6:16). Les implications de la création par l’union se voient aussi dans le mandat de favoriser la vie, l’union du corps et de l’esprit (Jc 2:26).

À son image, Dieu a créé le monde « un et multiple ». Le correspondant chez la créature de la réalité trinitaire est l’union et la séparation. (Nous ne voulons surtout pas insinuer qu’il y a séparation en Dieu. Il est essentiellement un.) Cet ordre a un but précis, celui de la complémentarité économique des forces cosmiques. En établissant une telle complémentarité, Dieu n’a rien laissé à l’autonomie, il n’a rien laissé agissant par lui-même. Tout à été créé hétéronome, tout est foncièrement théonome.

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2 commentaires sur “Quelques principes tirés des origines de l’homme
  1. Bruno Synnott dit :

    Bonjour cher Georges-Émile,

    Si j’essaie de reprendre la démarche de ta pensée, tu dis qu’en Genèse 1-2 nous avons affaire à deux récits « complémentaires ». L’intention que tu prêtes à Moïse est de « commencer par le commencement. Non seulement cela procède de l’ordre logique et chronologique, mais surtout théologique. » Moïse révèle des caractéristiques de l’agir de Dieu : souveraineté, révélation, ordre, perfection, séparation, union, etc. ». « les textes révèlent deux aspects de l’action de Dieu dans le salut » « l’auteur a délibérément construit les deux passages de façon à exposer des paradoxes » (que tu résumes dans le tableau.) « Les deux textes s’inscrivent dans la « stratégie compositionnelle » de l’auteur qui sert le développement ultérieur (tant dans la Torah que dans le reste de la révélation) ».

    Puis tu analyses les « implications à tirer des procédés séparatistes et unionistes qu’on retrouve à la création » (évitez la confusion, l’inimitié entre la lumière et les ténèbres, l’importance de garder l’unité que Dieu crée, etc.). Ta conclusion m’est difficile à saisir je t’avoue. Je crois comprendre que tu veux dire que : comme Dieu est un, et multiple (une unité en trois personnes), ainsi est le monde créé : « un et multiple », c’est-à-dire un… avec Dieu malgré l’altérité du monde ? C’est ce que je crois comprendre car tu dis aussi que le monde dépend radicalement de la loi de Dieu, qu’il n’est pas autonome.

    Si je résume, l’intention de Moïse en écrivant ces deux récits serait de révéler l’agir général de Dieu (souveraineté, sa perfection, etc.), mais aussi l’action de Dieu dans le salut (il veut séparer le bien du mal, la lumière viendra dans le monde) etc. Donc à partir d’une « lecture rétrospective des Écritures », et partant du message central de la rédemption en Christ, tu décèles le sens plénier des récits de la création. Tu fais une interprétation sotériologique (l’action de Dieu dans le salut) et christocentrique (« à la lumière de Jésus-Christ »).

    J’aimerais soulever deux points :

    La méthode. À partir d’une théologie systématique élaborée au 17e siècle, tu sembles identifier, dans les récits de création, les éléments même de cette théologie – ce qui est cru et doit être cru. L’herméneutique semble alors consister à mettre en lumière les principes théologiques non explicites à partir d’une théologie explicite et systématisée ultérieurement. Il semble que la méthode montre un vice; on y trouve les croyances normalisées plus de 2700 ans plus tard. Ou est la méthode historico-critique dans ton interprétation ?

    Le sens. Ce que l’auteur Moïse voulait dire, le sens voulu derrière les signes – la signification des récits – serait en fait christique (et sotériologique par extension). L’herméneutique consiste à extirper « le jus théologique » des récits et à en faire des applications (ce que ton père a fait, me semble-t-il, dimanche dernier à St-Jérôme). Ne traite-t-on pas ces récits comme s’ils n’étaient que des « ombres », pointant vers des réalités spirituelles cachées aux premiers lecteurs ? Le parcours herméneutique doit commencer, me semble-t-il, par établir un sens probable pour les premiers lecteurs. Pourquoi Moïse a-t-il utilisé le genre narratif plutôt qu’une proclamation claire et théologique ?

    La chronologie. Tu dis que Moïse procède nécessairement selon un ordre « logique et chronologique, mais surtout théologique. » J’ai envie de te demander qu’est-ce qui, dans les récits de la création, te montre que c’était l’intention de Moïse ? Est-ce le lecteur moderne, curieux de la chronologie du monde (une chronologie linéaire) qui cherche des explications scientifiques dans ces récits vieux de 3000 ans ? Moïse voulait-il vraiment montrer un ordre chronologique à l’origine du monde aux Israélites aux déserts ? Si oui, il est étonnant qu’il ait placé deux récits différents pour une seule histoire unique. Tu me répondras que l’angle était différent (création du monde vs création de l’homme), mais comme les deux thèmes se chevauchent dans les deux récits, cela accentue quand même la construction littéraire, plutôt que l’historicité littérale.

    Pour finir, je t’invite à réfléchir à une création autonome ET théonome. Autonome parce que la création n’est pas divine, elle est radicalement autre. Elle est régie par des lois naturelles intrinsèques. Théonome parce qu’elle n’existe que par Dieu et pour lui. Ni l’homme ni la création subsiste sans Dieu. Cette vision du monde permet de comprendre qu’un développement naturel et autonome du monde ne s’oppose pas à l’intervention de Dieu dans le monde.

    Merci de m’avoir permis de mettre un peu de piquant dans cette discussion intéressante !

  2. Guy Baker dit :

    Il me semble que j’entend à nouveau le Dieu a-t’Il réellement Dit ?
    oui .. Il a dit et la Chose c’est Accomplie … telle qu’écrite et comprise par ceux qui comprennent.
     

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