Compte rendu de « The Age of Light, Soap, and Water : Moral Reform in English Canada (1885-1925) »

Affiche de l’Armée du Salut, 1890 (cliquez pour élargir)

Mariana Valverde, The Age of Light, Soap, and Water : Moral Reform in English Canada (1885-1925). Toronto, University of Toronto Press, 2008, 223 p.

Analyse

Mariana Valverde (1955-) est directrice du Centre de criminologie et d’études sociolégales de l’Université de Toronto. Elle a reçu sa formation en philosophie aux universités Brock et York et elle se spécialise en sociologie du droit depuis les années 1980. Cet ouvrage fut rédigé et grâce au concours financier du Conseil des arts du Canada. Dans The Age of Light…, Valverde contribue à l’historiographie du mouvement de réforme morale et sociale ayant marqué le Canada au tournant du XXe siècle en reconstituant l’identité, le discours et l’action de ses promoteurs. Ses principales démonstrations sont l’indissociabilité entre le redressement moral et le redressement social de la population dans la logique des activistes protestants de ce mouvement ainsi que l’aspect foncièrement non étatique de ce dernier. L’intitulé du livre désigne le Canada anglais comme cadre spatial de l’étude ; l’auteure traite légèrement des provinces maritimes, parle un peu de Montréal, et se concentre surtout sur l’Ontario et l’Ouest canadien. C’est une œuvre d’histoire sociale : elle examine les militants du réformisme moral en tant qu’élément d’une classe (bourgeoisie ou classe moyenne) et, par ricochet, les bénéficiaires de leurs services (classe ouvrière).

Valverde mobilise à cette fin les archives privées aussi bien que publiques se rapportant aux différents acteurs du réformisme moral de cette période (transcriptions d’allocutions prononcées lors de colloques, communiqués internes ou externes, journaux et pamphlets d’époque, correspondances écrites, minutes des réunions, etc.), qu’elle complémente avec maintes études postérieures. L’auteure est généralement critique (parfois excessivement) de ces sources archivistiques, qu’elle ne prend pas au pied de la lettre et qu’elle n’hésite pas à confronter mutuellement ou avec des études pour tenter d’en vérifier la véracité. La grille d’analyse que Valverde adopte dans ce travail est un modèle sociologique. Elle déploie ce livre selon un plan thématique, en articulant sa démonstration autour de deux grands axes. D’une part, dans les chapitres 1, 2, 3 et 7, Valverde présente les principaux organismes ayant façonné le réformisme moral canadien et cerne leurs méthodes discursives respectives. D’autre part, dans les chapitres 4, 5 et 6 (et la section sur la chasteté clôturant le chapitre 3), Valverde expose l’action des réformistes dans quelques grands enjeux moraux et sociaux. Par cette articulation entre l’identité des acteurs et leur engagement pratique, l’auteure démontre l’équation invariable entre la rénovation morale et sociale chez les protagonistes du mouvement réformiste et le caractère essentiellement extra-étatique d’icelui. Le réformisme moral tel que décrit par Valverde se réfère à la volonté des réformistes de rehausser le niveau moral de la jeune nation canadienne-anglaise en endiguant l’immoralité et le paupérisme. Le champ conceptuel d’immoralité comprenait dans ce contexte divers phénomènes incluant l’ivrognerie, l’impudicité, l’adultère, la prostitution et l’avortement. Notons que l’auteure ne se réfère pas, par la catégorie du réformisme moral, au prohibitionnisme, aux suffragettes et à l’« Évangile social », malgré que les préoccupations des acteurs de ces deux catégories fussent enchevêtrées et qu’il y avait un chevauchement entre leurs personnels.

Synthèse

Entre 1885 et 1925, une coalition informelle d’organes para-ecclésiastiques et d’associations professionnelles ou philanthropiques (caritatives) canadiennes se constitua afin de régénérer les individus, les familles, la société civile, et l’État. Bien que ces différents acteurs ne mettaient pas tous l’emphase sur les mêmes causes – le travail le jour du repos (dimanche), la bienfaisance, l’hygiène sexuelle, etc. – ils avaient des axiomes idéologiques communs et une similaire compréhension holistique des problèmes sociaux. C’est pourquoi ces organismes œuvrèrent conjointement (ou séparément mais parallèlement) à purifier le corps civique dans un processus de construction nationale. Contrairement à ce qui est souvent allégué, ce réformisme moral n’était pas simplement puritain (dans le « mauvais » sens de ce terme, s’il en est). Il ne se bornait pas à prôner la répression des comportements déviants, mais il proposait des solutions constructives aux problématiques qu’il soulevait et agissait en conséquence. Le réformisme moral et social s’attelait à produire une littérature alternative édifiante pour les jeunes, transmettre les valeurs chrétiennes, promouvoir la débrouillardise familiale, enrayer l’imprévoyance financière et la malnutrition des ménages, et faciliter la réinsertion sociale des déshérités. Dans la vision du monde de ce mouvement, le Canada apparaît comme la terre promise de la civilisation britannique transplantée, du christianisme véritable et de la réussite économique. Ses protagonistes se voyaient dans l’aboutissement d’un processus s’ouvrant sur une ère de prospérité et d’harmonie, mais simultanément ils se croyaient menacés par une vague d’immoralité et d’iniquité rampante. Des éléments de conservatisme salvateur et l’idée de progrès inéluctable coexistaient dans leur pensée.

Les principaux organismes composant la mouvance du réformisme moral et social se ressemblaient, mais chacun avait ses particularités. La Woman’s Christian Temperance Union (WCTU), malgré son nom, ne s’intéressait pas qu’à l’alcoolisme, mais faisait campagne pour l’augmentation de l’âge de consentement sexuel des filles, l’aggravation des peines en cas de viol, l’abandon du port du corset et une réforme de l’alimentation. Repérables à leurs rubans blancs, ses militantes étaient souvent sympathisantes au suffrage féminin qu’elles voyaient comme un moyen de faire avancer leurs idées, mais c’est strictement en tant que blanches protestantes qu’elles se positionnaient. Le National Council of Women (NCW) n’était nullement implanté à l’échelle communautaire, était plutôt élitiste, et s’occupait surtout de lobbying auprès des législateurs provinciaux et fédéraux. Il revendiquait notoirement des instituts spécialisés pour les déficients mentaux. Le Young Women’s Christian Association (YWCA) était opéré par des femmes d’âge mature issues d’un rang élevé pour des jeunes femmes de classe moyenne. Ses résidences féminines abordables visaient à promouvoir les bonnes habitudes domestiques et à contrecarrer le sécularisme montant des campus. L’Armée du Salut était la plus populiste de ces organismes. Les dirigeants salutistes étaient issus de la classe moyenne inférieure. À la fois une église et une vaste institution philanthropique, l’Armée du Salut se démarquait par sa structure méritocratique, sa littérature mélodramatique, son engagement de terrain et ses uniformes martiaux.

À cette description des protagonistes s’articule l’exposition de leur engagement. Un volet de l’action du réformisme fut l’éducation à la chasteté sexuelle auprès des jeunes. Cela impliquait, pour ses conférenciers scolaires, l’abstinence avant le mariage suivi de la fidélité conjugale. Loin du cliché d’une austérité réactionnaire, les éducateurs sexuels du réformisme moral insistaient sur la normalité des sentiments sexuels tout en affirmant leur nécessaire canalisation. Ils expliquèrent aux parents réticents que la pureté intelligente est meilleure que l’innocence aveugle et que conserver la pudibonderie de leurs adolescents est une mauvaise idée. Leur discours écartait l’antithèse facile entre innocence et expérience. Les demandes du WCTU et du NCW pour l’inclusion de cours de sexualité chrétienne dans les curriculums scolaires restèrent insatisfaites.

Au plan de la lutte contre la prostitution, le réformisme canadien oscilla entre deux systèmes de régulation : le système britannique consistant à la criminaliser, et le système continental consistant à l’encadrer. En principe, le mouvement de réforme morale réclama la criminalisation. En pratique, les autorités civiles se contentèrent fréquemment de relocaliser les bordels dans des quartiers périphériques (hormis à Toronto où la municipalité réprima vigoureusement les maisons de débauche). La lutte contre la prostitution au Canada anglais fut le théâtre d’hystéries sporadiques (les white slavery panics). L’existence avérée d’un trafic sexuel de femmes asiatiques par des proxénètes chinois circonscrit à Vancouver et Victoria généra la fabulation du rapt annuel de milliers de Canadiennes et leur séquestration aux États-Unis. Pour réhabiliter les prostituées, les réformistes moraux créèrent des maisons refuges qui obtinrent un succès réel quoi qu’inférieur à leurs attentes enthousiastes.

La question ethnique est un autre enjeu sur lequel le réformisme s’est prononcé. Si le maintient d’un haut degré de « pureté raciale » était désiré par les réformistes, ce n’était pas toujours par suprématisme biologique, mais souvent pour des raisons de compatibilité culturelle, économique et linguistique entre les descendants de Britanniques et les ceux d’autres nationalités. Ainsi, on préférait que les immigrants proviennent d’Europe et soient assimilables. Ceux provenant des autres continents étaient jugés incapables d’atteindre un auto-contrôle satisfaisant (sexuel, notamment). La cohésion nationale se voyait ainsi reliée à la pureté sexuelle.

Le paupérisme urbain fut un autre cheval de bataille du réformisme. Surpeuplés, insalubres et insuffisamment éclairés, les taudis de l’industrialisation étaient vus comme des « royaumes du vice » qu’il fallait impérativement reconquérir avant qu’ils ne fassent tache d’huile. Ce fut le défi des méthodistes et des salutistes qui quadrillèrent les quartiers pauvres avec leurs centres privés où secours matériel et moralisation allaient de pair. Ces centres travaillaient à une atténuation et non à l’abolition des différences de classe. Le désengagement de l’État était tel dans cette entreprise que les gouvernements allèrent jusqu’à confier des compétences régaliennes (pouvoirs d’arrestation et de coercition temporaire) et des responsabilités carcérales à des organisations philanthropiques.

C’est également dans l’optique de reconquête urbaine que les collèges et universités évangéliques (méthodistes et baptistes, précisément) fondèrent la sociologie en tant que discipline académique au Canada. Leurs enquêtes sociologiques employèrent de nombreuses femmes qui apprirent à travailler scientifiquement. Ironiquement, cela produisit une première génération de femmes formées professionnellement (surtout des diaconesses méthodistes) qui n’étaient pas dévouées aux travaux domestiques ou manufacturiers, alors que l’objectif initial du réformisme moral était de protéger l’ordre traditionnel. Le développement de cette science nouvelle (la sociologie) avait aussi pour objectifs de hausser le statut de la jeune profession de « travailleur social » et de donner au réformisme confessionnel un avantage sur ses concurrents laïcistes. Ce mouvement fut, d’une certaine façon, l’entreprise d’une bourgeoisie émergente dont les membres étaient en partie motivés par leurs intérêts professionnels. Finalement, le titre de l’ouvrage doit se comprendre dans son sens littéral et figuré : « savon » par propreté matérielle et pureté de l’âme, « lumière » par électrification des domiciles et sanctification spirituelle, et « eau » par breuvage potable et sobriété des mœurs.

Bilan

Par son engagement dans les enjeux qu’étaient l’éducation sexuelle, la prostitution, l’immigration et le paupérisme urbain, le réformisme moral et social contribua à façonner les rapports de genre, d’ethnie et de classe au Canada anglais au tournant du XXe siècle. L’idée fondamentale qu’il existe une étroite connexion entre les réformes morale et sociale de la société dirigea l’action de ce mouvement qui opéra relativement indépendamment de l’État.

Pique-nique de la Young Women’s Christian Association, 1911

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