La “Grande Noirceur”, un concept historiographique dépassé

Maurice Duplessis et Mgr Charbonneau en 1945. Cette photo est emblématique de l’obscurantisme de la “Grande Noirceur” dans l’imaginaire québécois. En réalité, Duplessis avait beaucoup d’ennemis parmi le clergé, et il a été jusqu’à faire infiltrer le Vatican pour se débarrasser de Charbonneau !

 

J’ai constaté, parmi les jeunes franco-protestants de ma génération (Y), un certain désarroi identitaire. Je ne veux pas parler ici des séquelles de la vague nouvel-âge / emerging church, de l’émotionalisme et de l’anti-intellectualisme généralisé qui prévaut actuellement dans le milieu évangélique, mais plus spécifiquement de notre rapport à la société qui découle en partie de notre rapport à l’histoire du Québec dans laquelle notre histoire communautaire s’insère. Je comprends que nos grands-parents, de la génération du bébé-boum ou un peu avant, ont connu dans leur jeunesse un monde radicalement différent de celui dans lequel ceux de ma génération ont grandi, celui du clérico-nationalisme et de la superstition institutionalisée. Ces chrétiens ont souvent passé par des âpres luttes qui leur ont laissé un goût amer de l’environnement dans lequel ils sont nés. Ceux de la génération X ont, si je ne m’abuse, joui d’une période transitoire, ou le catholicisme était trop affaibli pour être oppresseur, mais où le sécularisme et le multiculturalisme n’étaient pas encore assez forts pour être oppresseurs. Ceux de la génération Y, par contre, font face à une société substantiellement plus malade que ce que leurs parents ont connu au même âge, étant confrontés tout au long de leur développement à un relativisme et un syncrétisme tyrannique. Paradoxalement, les chrétiens de deuxième ou troisième génération ne remettent pas beaucoup en question le métarécit qu’ils ont hérités de la société en général et de leurs parents & grands-parents. Ils font donc face à une ancienne société qui, à ce qu’on leur raconte, était absolument horrible, et à une société qui est également hostile à leur foi et à leurs valeurs. Dans ce dilemme souvent inconscient, ils hésitent sur la façon dont ils devraient se positionner. Soit leur dégout de l’ordre ancien les incite à accepter l’ordre actuel (ce qui les rend très vulnérables à la postmodernité), ou soit la perversité de l’ordre actuel les désillusionne et  ils trouvent un soulagement dans une eschatologie défaitiste qui les désarme.

Personnellement, en tant qu’étudiant en histoire, je trouve que questionner le métarécit biaisé que la génération du bébé-boum nous a imposé peut être rafraichissant et nous aide à nous situer par rapport au monde qui nous entoure. À cette fin, j’ai rassemblé des données qui nous permettent de rectifier notre vision simpliste de l’histoire québécoise du XXe siècle, qui s’articule autour de la césure Grande Noirceur / Révolution tranquille, césure de plus en plus remise en question par l’historiographie professionnelle.

L’étatisme québécois des années 1930

Voici ce que nous disent trois de nos historiens les plus réputés concernant le rôle de l’État, dans un chapitre intitulé “L’État s’affirme” (et ce, bien avant les années 1960 !) :

L’État s’affirme dans le domaine du bien-être social (1919). Diverses institutions de bienfaisance lancent un cri d’alarme : Des 45 000 patients reçus dans les institutions en 1919, un tiers l’étaient à titre gratuit. Par suite de cet état de choses, une crise sérieuse se produisit dans les institutions : L’hôpital Notre-Dame de Montréal déclare que si la ville n’augmente pas sa contribution, il se verra dans la pénible obligation de fermer l’hôpital et il n’est pas le seul dans ce cas ; l’hôpital Sainte-Justine, l’Institut des Sourdes-Muettes de Montréal, l’Hôpital du Sacré-Cœur et la Crèche à Québec ont également des difficultés. L’État doit donc intervenir au moyen d’une loi qui permet aux hôpitaux désireux de s’en prévaloir de donner les secours médicaux nécessaires aux personnes défavorisées et répartit les frais en trois parties : un tiers au gouvernement provincial, un tiers à la municipalité où réside l’indigent et un tiers à l’institution d’assistance.

Référence : D. Vaugeois, J. Lacoursière, J. Provencher, Canada-Québec, 1534-2000, Sillery, Septentrion, 2001, p. 163-164.

Commentaire glané sur ce blogue : Jusque-là (1919), c’était les communautés religieuses qui s’occupaient du domaine social : hôpitaux, hospices, la misère du monde quoi. Les communautés étant dépassées par les manques de ressources font appel à l’État pour que les nécessiteux puissent recevoir des soins gratuitement. C’est donc que l’Église n’était pas si puissante qu’on le prétend… puisque c’est l’État qui tire les ficelles économiques et que l’Église doit lancer un cri d’alarme.

La vigueur économique des Canadiens français avant 1960

Le professeur Jacques Rouillard, du département d’histoire de l’Université de Montréal, a écrit un article [La Révolution tranquille, rupture ou tournant ?, Revue d’études canadiennes, Vol 32, No 4, hiver 1998, p. 23-51] résumant bien les études qui infirment la thèse des sociologues [progressistes]. À la veille de la Révolution tranquille, le Québec n’a rien d’une société sous-développée. La moitié des francophones occupent un emploi… dans le secteur des services ! Dès 1931, le recensement montre que peu de gens vivaient encore de l’agriculture et que les 2/3 de la main-d’œuvre travaillaient dans le secteur secondaire (manufacturier) ou tertiaire (services). L’industrie manufacturière avait toujours crû ici au même rythme qu’en Ontario, et ce depuis la Confédération. Durant tout le 20e siècle, la proportion de travailleurs québécois œuvrant dans le secteur industriel est comparable aux proportions observées aux États-Unis et dans plusieurs pays européens.

On ne constate pas non plus de retard d’urbanisation dans la province. La migration vers les villes se fait à un rythme régulier depuis la fin du 19e siècle. Le Québec affiche même un taux d’urbanisation supérieur à celui l’Ontario de 1900 jusqu’à la 2e Guerre mondiale, et allait se maintenir au-dessus de la moyenne canadienne par la suite.

[…]

La société québécoise d’avant la Révolution tranquille comptait aussi de nombreux entrepreneurs francophones dans le domaine industriel et commercial. Ils faisaient partie de l’élite au même titre que les médecins, notaires ou prêtres, mais on semble les avoir complètement oubliés aujourd’hui. Ces entrepreneurs étaient maîtres du développement économique local et régional. Dès le 19e siècle, ils se dotent d’institutions financières soutenant l’essor économique régional: banques, sociétés de fiducie, compagnies d’assurance. Les chambres de commerce foisonnent et se regroupent en fédération provinciale dès 1909. En 1935, elle comptait 49 chambres affiliées. La bourgeoisie d’affaires francophone exerçait une réelle influence dans la sphère publique […] Elle faisait la promotion du développement industriel et de l’esprit d’entreprise auprès des francophones.

[…]

En 1953, le Québec affichait le deuxième revenu par habitant le plus élevé au monde après les États-Unis (en excluant le reste du Canada). Avait-on réellement besoin de la Révolution tranquille et de l’intervention de l’État pour sortir les Québécois de cette prétendue « Grande Noirceur » ? Absolument pas !

Référence : Le mythe de la Grande Noirceur et du Québec sous-développé, Blogue du Québécois Libre, 31 octobre 2005.

Les très importantes avancées sociales sous l’Union nationale de Duplessis

Fleurissement du syndicalisme

  • 1937 : Le gouvernement de Maurice Duplessis reconnaît législativement pour la première fois au Québec le droit d’association des travailleurs et facilite leur organisation en unités de négociation collective. (p. 456)
  • Passe des lois interdisant d’empêcher un travailleur de joindre un syndicat. (p. 456)
  • 1945 : Duplessis fait baisser de 60 à 50+1 % la majorité requise pour constituer une unité d’accréditation syndicale. (p. 456)
  • Entre 1944 et 1959 : le nombre de syndicats québécois passe de 673 à 1600 et le nombre de syndiqués passe de 176 000 à 520 000. (p. 456)

Amélioration des conditions de travail

  • 1936 : Restauration du droit des travailleurs accidentés de choisir leur propre médecin. (p. 458)
  • De 1944 à 1948 : le salaire minimum augmente de 110 % et est étendu à 1.1 million de travailleurs. L’Ontario n’adopte un salaire minimum pour les hommes qu’en 1959. Depuis 1951, le salaire minimum au Québec est le plus élevé au Canada. À part le Saskatchewan, le Québec était alors la seule province à faire appliquer le salaire minimum aux femmes. (p. 457)
  • De 1944 à 1948 : augmentation de 600 % les prestations versées aux victimes d’accidents de travail ; les prestations deviennent perpétuelles. (p. 458)
  • 1945 : Création d’un centre de réadaptation incluant un service de placement à Montréal. (p. 458)
  • De 1944 à 1959, la proportion de travailleurs protégés par une assurance-hospitalisation et un régime collectif d’assurance-santé passe de 20 % à 90 %, et la proportion couverte par une assurance-salaire et un régime de retraite passe de 20 % à 90 %. (p. 459)

Étatisation de l’aide aux démunis

  • Selon l’entente conclue par M. Duplessis, l’État québécois assumait 28 % des coûts caritatifs, les municipalités 39 %, et l’Église 33 %. (p. 458)

Amélioration des conditions sanitaires

    • Entre 1935 et 1959 : le taux de mortalité lié à la tuberculose est réduit de 300 %. (p. 459)
    • Fondation de l’Office provincial de l’hygiène industrielle qui garantissait à des centaines de milliers de travailleurs, notamment, des examens médicaux gratuits (dont la radiographie pulmonaire) et œuvrait à l’épuration des environnements de travail. (p. 459)

Référence : Conrad Black, Maurice Duplessis, Montréal, Éditions de l’Homme, 1999 (1977).

Outre les quinze années du règne de Maurice Duplessis, qui représente pour l’historiographie gauchiste biaisée le paroxysme de la « Grande Noirceur », cette même historiographie gauchiste fait formellement débuter la « Grande Noirceur » en 1840, avec l’union forcée des Bas et Haut Canadas. Mais la situation au Québec mérite-t-elle vraiment l’appellation dénigrante de « Grande Noirceur » ? Quelques éléments de réponse…

Augmentation fulgurante de l’alphabétisme au XIXe siècle

Les communications avec l’extérieur se sont développées à un rythme comparable à celui des autres sociétés occidentales. […] Le Canada français du milieu du XIXe siècle ne vivait pas en marge des autres nations occidentales. Un mouvement de modernisation était à l’œuvre. […] De 1764 à 1859, 327 périodiques ont été fondés dans la vallée du Saint-Laurent. […] Les journaux canadiens étaient abonnés à des publications européennes et américaines, comme le démontrent les nombreux extraits reproduits. Dans leurs journaux, les Canadiens pouvaient suivre l’actualité internationale et être exposés aux idées des grands penseurs du siècle. Et plus on avançait dans le XIXe siècle, plus les lecteurs étaient nombreux. En effet, le taux d’alphabétisation des Canadiens n’a cessé de croître tout au long du XIXe siècle, passant de 21% pour la décennie 1820-1829 à près de 53% cinquante ans plus tard. Cette croissance n’a pas touché seulement l’élite, mais aussi les enfants des agriculteurs (de 11,2% à 48,6% pour la même période) et des journaliers (de 13,8% à 21,9%) […] De son côté, la classe politique canadienne avait doté la Chambre d’assemblée d’une bibliothèque dès 1802, ce qui en avait fait l’une des premières institutions du genre en Occident. (p. 21-22)

Référence : Éric Bédard, Les Réformistes — Une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle, Montréal, Boréal, 2009.

Le nationalisme ethnique modéré pré-Duplessis

Voici ce qu’affirmait Mgr Louis-François Laflèche (1818-1898), l’évêque de Trois-Rivières à partir de 1870 et la deuxième personnalité ultramontaine en importance au Québec au XIXe siècle après Ignace Bourget (et allié de celui-ci), dans Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille (1866) :

Au point de vue national, ils [les immigrés au Québec] ne sont plus ce que la naissance les avait faits, Allemands, Écossais ou Irlandais, mais ils sont Canadiens, c’est-à-dire que l’éducation les a faits. […] L’éducation encore plus que la naissance fait la nationalité. […] Une famille canadienne-française où l’on ne parle plus la langue française, où l’on n’est plus catholique, où l’on a adopté les mœurs et coutumes des Américains, à quelle nationalité appartient-elle ? Que lui reste-t-il de la nationalité de ses ancêtres ? Rien. Ils sont Américains et nullement Canadiens.

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Et voici ce que le chanoine Lionel Groulx, le théoricien du nationalisme ethnique par excellence du Canada français, avait à dire dans une allocution qu’il prononça le 5 décembre 1936 :

Nous ne plaçons pas l’essence ni la grandeur de la nationalité dans le fétichisme du sang ou de la race ; chrétiens, catholiques, nous les plaçons dans la justesse et la finesse de la raison, dans la grandeur morale de la volonté, dans la hauteur spirituelle de l’âme et de la culture.

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Dans La Naissance d’une race, nous voyons que Groulx ne hiérarchisa jamais les races. Tel que le faisaient ses contemporains, il utilisait le terme « race » comme un synonyme de « peuple » ou de ‘nation ». Dans Mes Mémoires, Groulx insiste n’a jamais défini la racialité « uniquement sur le sang, à la façon animale ou biologique ».

Référence : Éric Bédard, Recours aux sources — Essais sur notre rapport au passé, Montréal, Boréal, 2011, p. 166-169.

J’espère que ces informations pourront aider les chrétiens québécois à ne pas gober naïvement ce qu’on leur raconte sur leur passé, et qu’ils pourront ainsi être plus critiques vis-à-vis du modèle de société qu’on veut présentement leur imposer.

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Un commentaire pour “La “Grande Noirceur”, un concept historiographique dépassé
  1. Kothaar dit :

    Non pas, Duplessis n’a pas « infiltré la Vatican ». C’est sous l’instigation de mgr de Rimouski et de mgr de Sherbrooke que Mgr Charbonneau a été remercié par Rome. En effet, Mgr Charbonneau était de tendance progressiste (au sens catholique du terme), de tendance gauchiste pour certains. Le siège de Montréal devait être tenu par un véritable anti-libéral à cause de l’importance que prenait ce même siège (diocèse le plus populeux). On pensait qu’en nommant Paul-Emile Léger l’affaire serait réglé, car il avait su montrer qu’il était dans « la ligne de Pie XII ». Toutefois, lorsqu’arriva le concile de Vatican II, Léger fut un des chefs de file du courant moderniste. Un pétard mouillé ce cardinal Léger.

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